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I feel blue, ou la part manquante
Brigitte Allain-Dupré. SFPA-PARIS
Chers amis brésiliens de Rubedo, vous m'avez demandé avec une confiance que vous allez peut-être regretter de vous rédiger un compte rendu du congrès de Barcelone. J'avais commencé à travailler à la rédaction de quelque chose que j'ai rapidement trouvé plat et sans intérêt et qui ne traduisait pas du tout mes mouvements intérieurs pendant le congrès. J'ai alors choisi de changer complètement d'angle d'attaque… si je puis dire ainsi à mes amis. Comme je vous sais très attentifs à la pensée de James Hillman et que je la connais bien mal, ne sachant pas comment la relier à ma pratique actuelle d'analyste jungienne auprès des enfants et des adultes, j'ai pensé qu'il serait peut-être intéressant de reprendre son exposé The azure vault et d'y réagir à ma manière en vous faisant part de mes impressions iconoclastes! Ma première réaction en face du titre de l'exposé de James Hillman a été la curiosité et la joie. Curiosité, car il se trouve que mon intérêt pour les couleurs et en particulier le bleu est ancien, et ceci non seulement dans sa symbolique et son usage culturel, mais aussi dans sa fabrication en tant que couleur matérielle. La joie, car à partir des éléments annoncés, l'azur et le céleste, il me semblait que beaucoup d'amplifications poétiques, certes, mais aussi cliniques, pourraient être proposées pour relier la fabrication psychique du bleu à ses origines symboliques et transculturelles, ou archétypiques si on préfère. Les différentes histoires que nous raconte Hillman vont certainement dans ce sens, mais à la fin de ma lecture, je me demandais si celui d'entre nous qui ne s'intéresse pas particulièrement à la couleur bleue ne serait pas tenté de conclure qu'il est possible de tout dire et son contraire, à partir de l'utilisation de la métaphore colorée, quelle qu'elle soit, d'ailleurs, reproche qu'on fait parfois aux jungiens. En l'écoutant parler, je me disais aussi que l'exposé de Hillman était tout entier imprégné de la position du rêveur, celui du XIX° qui n'a pas connu les peurs bleues que provoquaient les danses de la mort du Moyen Âge, la peste, ou encore la Réforme, et qui ont donné au bleu une tonalité qui s'oppose au bleu de Proust, de Miles Davis, de Cézanne, Monet et les autres, mais ne s'oppose sans doute pas au bleu de Jung, celui de la dépression dans laquelle il se trouve quand il se confronte à la massa confusa et écrit Les sept sermons aux morts. L'exposé de Hillman m'a paru un peu manquer de cette substance plus que bluesy et je voudrais donc tenter ici d'ajouter un petit grain de cette tonalité complexe, grave quand elle colore l'obscurité du doute et l'obscurantisme des siècles passés, de l'indigofère au mortifère en quelque sorte... Le titre "The azure vault : Caelum as experience" mérite une explication qui va orienter l'ensemble de mon commentaire, à partir de l'attention qu'en tant qu'analystes, nous portons aux mots eux mêmes et à ce qu'ils recèlent. En bref, nous dit Hillman à propos de caelum, le mot latin signifie le ciel bleu; les cieux[i]; la demeure des dieux et les dieux collectivement; le ciel en tant que respiration de la vie, l'air; et aussi le firmament ou le dôme qui nous recouvre, y compris le Zodiaque. Puis, Hillman passe rapidement au caelum alchimique tel que Jung le décrit. Avant d'en arriver à Jung, je pense qu'il aurait été intéressant de développer plus loin le sens profond de ce caelum dans ses aspects les moins grandioses. En effet, et même si l'origine du mot est incertaine, «un rattachement à caedere, couper[ii]», qui a donné césure, n'est pas inintéressant car il partage cette voûte magnifique et magnifiée en territoires différenciés dont le caractère hostile et menaçant peut se représenter. En effet, toujours selon le Dictionnaire historique de la langue française d'Alain Rey, « le ciel étant découpé en régions qu'observe la science des augures ou en zone que parcourent les astres», ce ciel nous fait alors entrer précisément dans l'idée d'une différenciation, d'une césure, à l'intérieur même de cette voûte qui nous domine et pourrait nous écraser. Zodiaque, mais aussi représentation de la psyché, organisée dans son inorganisation de complexes et de clivages, au sein de laquelle règne l'ordre archaïque du «tout ou rien». La valeur prospective de ce foisonnement de l'inorganisé est pour moi le contraire de l'enfermement dans la «boîte» dénoncé par Hillman, c'est la vie même qui grouille. Je voudrais montrer comment on peut retrouver la peur de cet inorganisé, qui a pu être sinistre pour nos ancêtres, dans la généalogie de l'usage et de la symbolique du bleu. Il me semble qu'il ne faut pas faire l'impasse sur l'étymologie du mot azur, qui a la même signification et la même origine en français et en anglais. En effet, azur va introduire une nouvelle notion, qui juxtaposée à celle du caelum constituera un couple d'opposés à la fois significatif et dynamique, par rapport à l'amplification rêveuse dans laquelle nous engage le texte d'Hillman. L'étymologie nous indique que «azur est d'abord attesté par le judéo-français lazur, lui-même emprunté au latin médiéval azurium. La forme lazur vient de l'arabe populaire lazurd, qui a donné lapis-lazuli. Ce mot désigne d'abord la couleur bleu clair et s'emploie comme adjectif. Le mot désigne littérairement le ciel et, au figuré, l'idéal.[iii]» Si le caelum nous conduit du côté divin, il se pourrait que la réalité de l'azur ouvre à l'immatériel, à une grandeur qui touche à sa finitude, comme l'usage poétique de la culture du XIX° l'a traité, et on pense ici au cri sincère de la fin de Mallarmé. «Il suffit de regarder ses propres épithètes pour voir qu’elles ne sont pas mises là au hasard. Et cette solidité d’enchaînement dans le détail, Mallarmé la demande aussi à l’ensemble. Il écrit, à propos de L’Azur : « Il fallait toute cette poignante révélation pour motiver le cri sincère et bizarre de la fin, l’azur.[iv]» Enfin, et rapidement, qu'en est-il du mot bleu que James Hillman emploie indistinctement dans tout son exposé, comme si il était un équivalent évident de céleste et d'azur? Bleu nous dit encore Alain Rey « est issu par l'intermédiaire du latin médiéval blavus , d'un francique blao de même sens, reconstitué par l'ancien haut allemand blao d'où vient la forme moderne blau. » Mais la chose la plus intéressante à mon sens est que «le mot germanique est probablement apparenté aux mots latins flavus blond-jaune, rougeâtre et florus blond […] Comme pour d'autres noms de couleurs, la signification du mot est imprécise à l'origine et s'est précisée à mesure de ses applications.[v]» Donc, James Hillman reprend, sans doute innocemment, l'imprécision même du mot bleu, le faisant flotter dans son texte depuis les lampes céruléennes de la vision de Monet jusqu'au bleu brun d'Anna O., en passant par le souvenir de Miles Davis qui reconstruit la flamme bleue sautillante de la cuisinière à gaz. En Breton moderne, on retrouve cet usage flottant, bleu et vert se disent avec le même mot : glazig…. Azur, caelum (céleste) et bleu se valent-ils? Qu'expriment –ils de particulier pour qu'ils aient des formes linguistiques aussi différenciés? À quel usage symbolique renvoient-ils? Historiquement, il semblerait que le développement des mots azur et bleu soit intimement lié au manque de précision, et donc d'intérêt, qui règne depuis les romains jusqu'à la fin du premier Moyen Âge pour le caeruleum qui signifie d'abord cireux, blanchâtre, «avant de se spécialiser dans la gamme des bleus.[vi]» Michel Pastoureau, historien de la symbolique occidentale à l'École pratique des Hautes Études nous rappelle qu'une couleur n'existe jamais seule[vii], elle ne prend son sens et ne fonctionne pleinement que pour autant qu'elle est associée ou opposée à une ou plusieurs autres couleurs. Et c'est dans cette mise en opposés que la réflexion de James Hillman m'a parfois semblé faire un amalgame regrettable entre Caelum, azur et bleu. Comme si ces mots différents ne méritaient pas d'être utilisés dans les contextes spécifiques qui sont les leurs. Les raisons de cet amalgame sont peut-être à rechercher dans les couches profondes de nos représentations du bleu qui ont leur origine dans les arrières plans de notre vie symbolique, avant que le bleu ne devienne la couleur fédératrice de l'Europe, mais soit encore celle sinistre des visages de la mort. Il est intéressant de noter que cette couleur, pourtant présente dans la nature depuis les origines de la vie, «est une couleur que l'être humain a reproduite, fabriquée et maîtrisée difficilement et tardivement.[viii]» Et M. Pastoureau ajoute que c'est sans doute la raison pour laquelle en Occident, le bleu est resté pendant si longtemps une couleur de second plan, ne jouant pratiquement aucun rôle dans la vie sociale, ni dans les pratiques religieuses, ni dans la création artistique. Les exemples d'histoires choisies par Hillman pour illustrer son propos nous rendent cette réalité difficile à croire, tant il donne une place centrale à la déclinaison de tous les bleus, comme s'ils étaient nantis d'une évidence sans faille. Le bleu est une couleur fragile, il faut le dire, et pas simplement parce qu'elle sait parler des bleus de l'âme. On sera sans doute surpris d'apprendre que l'apparition du bleu dans la culture est tellement tardive qu'au XIX° siècle des chercheurs sont allés jusqu'à se demander si nos ancêtres, au temps de l'Antiquité, possédaient simplement la compétence visuelle pour percevoir la couleur bleue. Le bleu entre dans notre culture au cœur du Moyen âge, et très peu avant. Pourquoi, me demanderez vous? C'est le rouge qui est probablement la couleur la plus répandue à l'origine, à tel point qu'en latin, les mots coloratus et ruber, (rouge), sont des synonymes! La raison en est sa facilité de fabrication, à partir de la garance, (Rubia tinctorum) largement répandue dans tout le bassin méditerranéen à l'état sauvage, puis la découverte que d'autres végétaux et animaux peuvent également être utilisés pour fabriquer la couleur rouge. Contraire du blanc, mais avec lui, le rouge et le noir sont les trois couleurs qui organisent les représentations colorées jusqu'en plein Moyen Âge : le bleu, le jaune et le vert sont exclus, alors qu'ils existent bien évidemment et qu'on sait les produire. Pour qui s'est intéressé aux teintures végétales, puisque c'est ainsi que nos ancêtres fabriquaient la grande majorité des couleurs, l'élaboration de la couleur bleue est une opération longue et difficile. La guède, (Isatis tinctoria L.) plante que les Celtes et les Germains utilisent pour teindre en bleu, nécessite de délicates opérations chimiques de fermentation pour révéler les pouvoirs tinctoriaux de sa substance colorante, le pastel. L'indigo, (Indigofera pseudotinctoria, qui vient comme son nom l'indique des Indes ) produit un bleu beaucoup plus intense et soutenu que le pastel issu de la guède, mais son usage n'entrera en Occident que tardivement, avec le commerce des épices, ruinant le commerce du pastel qui s'était largement développé en Europe. À ces pigments végétaux viendront s'ajouter ceux minéraux, cobalt, lapiz lazuli etc…issus des échanges avec le Moyen Orient. Cependant, après l'an mil, le bleu va devenir une couleur à part entière qui acquière ses lettres de noblesse par son usage absolument privilégié pour représenter le manteau ou la robe de la Vierge Marie. On connaissait la facture byzantine des représentations de Vierge Marie : le bleu n'y prenait aucune place significative, tandis que les ors, noirs et rouges y étaient omniprésents. Le bleu du manteau de la Vierge, quand il s'installe dans l'imaginaire occidental, est pourtant un reliquat de la symbolique à proprement parler sinistre que la couleur bleue endossait jusqu'à la fin du Moyen Âge : ces tons sombres devaient inciter à considérer le deuil porté par la Vierge Marie à cause de son fils destiné à la mort. Puis, progressivement, les couleurs sombres de ce deuil s'éclaircissent pour donner au bleu de son manteau ou de sa robe la luminosité qu'on lui connaît à partir de la deuxième moitié du XII° siècle. On va retrouver ce bleu marial qui est en train de naître un peu partout, mais en particulier dans les vêtements royaux, l'héraldique, et bien sûr dans les vitraux des cathédrales et les enluminures des manuscrits chrétiens. Le diptyque Wilton qu'ont peut admirer à la National Gallery de Londres, outre le fait rare que la Vierge y soit entourée d'anges de sexe féminin, est une illustration majeure de l'éclosion d'un usage grandiose, sinon triomphal, de la couleur bleue. C'est Marie, mère de Jésus qui introduit et donne sa valeur au bleu que nous connaissons, même si la promulgation du dogme de son immaculée conception va ensuite préférer la voir parée du blanc de la pureté originelle. Cet usage culturel du bleu, relié à la fois à la virginité et à la maternité de Marie est pour moi l'illustration qui explique le mieux la remarque d'Heidegger citée par Hillman: « Le bleu n'est pas une image pour indiquer le sens du sacré. Le bleu est lui-même le sacré, en vertu du concentré de profondeur, qui brille d'autant plus qu'il se voile lui-même". Ce concentré de profondeur du bleu vient à mon sens de son origine sinistre, endeuillée, de la mère humaine dont le fils meurt et qui s'illumine en même temps dans la figuration rayonnante de la mère de Dieu. Mais au milieu du XIV° siècle, le noir et les couleurs sombres réapparaissent pour mettre en scène, à travers les lois somptuaires et règlements vestimentaires, le grand courant moralisateur dont la Réforme sera l'aboutissement. Il en découle que l'échelle hiérarchique des différentes classes de la société se représente dans l'usage de vêtements dont les couleurs sont régies par une stricte codification. Au Concile de Latran d'ailleurs, nous ne sommes en effet qu'au XIII° siècle, c'est pour ostraciser les juifs et les musulmans que les insignes chromatiques sont pour la première fois prescrits. Le bleu ne rentre pas dans les insignes attribués. Resté "libre", le bleu acquière une autonomie d'usage, qui à côté du noir, qu'on sait maintenant parfaitement fabriquer, va s'installer comme couleur «morale». La Réforme protestante «voit dans ce noir la couleur la plus digne, la plus vertueuse, la plus chrétienne; elle tend progressivement à y assimiler le bleu, couleur honnête, couleur tempérante, couleur du ciel et de l'esprit. [ix]» À partir de là, on peut reprendre l'exposé de Hillman et le lire comme la suite d'une rêverie, d'une amplification et le suivre quand il donne au bleu le caractère d'un "visible spirit of song", "la source-même du chant", "le bleu de la vision, plus loin que celui de la réflexion"…
[i] En français, il n'y a qu'un mot pour dire sky et heaven. [ii] REY A., ( sous la direction de), Le Robert, Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Le Robert, 1992, entrée "Ciel". [iii] Ibid. entrée "Azur". [iv] BACKES J.L, Encyclopedia Universalis, Paris, CD, 2003, Entrée Mallarmé. [v] REY A., op cit. entrée Bleu. [vi] PASTOUREAU M., Histoire d'une couleur, le bleu, Paris, Seuil, 2000, p.26 [vii] ibid. p.11. [viii] ibid. p.13. [ix] PASTOUREAU, op.cit., p 101. |